Je me souviens de cette conversation, il y a deux ans, avec un groupe de lycéens venus à la médiathèque pour un atelier sur les médias. Quand je leur ai demandé comment ils s’informaient, les réponses ont fusé : TikTok, Reels, YouTube Shorts. Pas un seul n’a mentionné un journal papier. Ce jour-là, j’ai compris que le rapport à l’information avait radicalement changé, non pas par désintérêt, mais par adaptation à de nouveaux codes. Sept jeunes sur dix suivent régulièrement l’actualité, mais ils le font autrement : en quelques secondes, sur leur smartphone, entre deux cours ou dans les transports. Ces formats courts ne sont pas un appauvrissement : ils répondent à une réalité mobile, fragmentée, mais aussi à des mécanismes cognitifs précis que nous comprenons mieux aujourd’hui.
Sommaire
Évolution des usages mobiles et fragmentation de l’attention
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 84,7% des 15-24 ans se connectent quotidiennement à internet, passant en moyenne 3h50 en ligne, dont 3h34 sur mobile. Ce basculement vers le smartphone transforme en profondeur la manière de consommer l’information. Nous ne sommes plus dans une logique d’installation devant un écran fixe : le téléphone accompagne chaque moment de la journée, du réveil au coucher. Lors d’un projet de médiation numérique avec des étudiants, j’ai observé leur capacité à passer d’une application à l’autre en quelques secondes. Ce zapping permanent n’est pas de la superficialité : c’est une gestion stratégique de leur temps d’écran. Ils savent exactement où trouver ce qu’ils cherchent, comment éviter les contenus anxiogènes, et comment doser leur exposition à l’actualité. Les réseaux sociaux représentent 58% de leur temps quotidien passé sur internet, et plus de huit jeunes sur dix s’y connectent chaque jour. Cette omniprésence numérique favorise une consommation informationnelle par petites touches, adaptée à des moments d’attente ou de transition. La durée moyenne d’attention sur une tâche numérique serait d’environ 47 secondes selon certaines études récentes, ce qui explique pourquoi les formats de moins de 60 secondes s’imposent naturellement. Cette fragmentation attentionnelle n’est pas une fatalité neurologique : elle résulte d’un environnement informationnel saturé. Notre cerveau s’adapte en privilégiant une attention sélective, capable de trier rapidement les contenus pertinents. Les jeunes développent ainsi une forme d’expertise dans le filtrage informationnel, même si cette compétence reste inégalement répartie selon l’origine sociale et le niveau de diplôme.
TikTok et Reels comme sources d’info privilégiées
Pour la moitié des 15-30 ans, les réseaux sociaux constituent la principale source d’information. Dans l’ordre : Instagram, TikTok, puis des chaînes YouTube dédiées au décryptage comme Hugo Décrypte, Brut ou Konbini. Le propriétaire d’Instagram a d’ailleurs massivement investi dans les Reels pour concurrencer TikTok, preuve que ce format est devenu incontournable. Ce qui m’a frappée dans mes ateliers, c’est la manière dont ces plateformes fonctionnent comme des agrégateurs personnalisés. Les algorithmes proposent un flux d’actualités adapté aux centres d’intérêt de chacun : sport, environnement, politique internationale. Contrairement à une idée reçue, ces jeunes ne s’enferment pas dans des bulles : ils croisent les sources, comparent les points de vue, et utilisent plusieurs médias complémentaires pour se forger une opinion. La télévision reste d’ailleurs la première source d’information pour 43% des 15-24 ans, et le journal télévisé demeure jugé comme la source la plus fiable. Mais leur rapport à la télévision a changé : 10% de leur consommation se fait sur écrans digitaux, souvent en différé ou via des plateformes de streaming vidéo. Ces plateformes permettent aussi de convertir des contenus vidéo pour une écoute en mobilité, ce qui renforce encore leur accessibilité. Les jeunes ne se contentent pas de regarder passivement : ils partagent, commentent, discutent avec leurs proches. 36,2% des 15-30 ans utilisent Instagram pour rester en contact avec leurs amis, et près d’un sur quatre pour partager leurs passions.
Limites du format court et risques informationnels
Malgré leurs atouts, les formats courts présentent des limites évidentes. En moins d’une minute, impossible d’approfondir un sujet complexe comme une crise géopolitique ou une réforme législative. Ce que ces vidéos offrent, c’est une porte d’entrée, pas un traitement exhaustif. Le risque principal est de s’en contenter, et de ne jamais pousser la démarche vers des contenus plus riches. J’ai constaté ce phénomène lors d’une discussion avec des étudiants qui avaient vu passer plusieurs vidéos sur un même événement, mais sans jamais consulter un article de fond. Leur compréhension restait parcellaire, fragmentée, parfois contradictoire. La cohérence globale d’un sujet se construit rarement en 40 secondes. Autre limite : la vérification des sources devient plus difficile dans un format aussi condensé. Les jeunes font davantage confiance aux créateurs de contenus (41% contre 24% pour les plus de 30 ans) ou aux célébrités (37% contre 27%), ce qui peut poser problème si ces figures n’ont pas de compétences journalistiques. Les fake news circulent rapidement, et le scroll infini ne laisse pas toujours le temps de la réflexion critique. Heureusement, quatre jeunes sur dix se forgent une opinion en confrontant plusieurs médias : télévision, radio, presse en ligne, discussions avec leur entourage. Les cours d’éducation aux médias et à l’information (EMI) jouent un rôle clé : 90% des élèves de filières professionnelles estiment qu’ils les ont aidés à mieux repérer les fausses informations et à renforcer leur vigilance.
Conséquences sur la compréhension et l’apprentissage
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, notre cerveau retient mieux une information présentée en 40 à 60 secondes qu’un long discours, grâce au chunking cognitif : l’apprentissage par petits segments facilite la mémorisation. Les formats courts exploitent cette logique naturelle, en concentrant l’attention sur un message clé, sans dispersion. Pourtant, cette efficacité a un revers : elle encourage une gratification immédiate. Regarder une vidéo courte libère de la dopamine, l’hormone du plaisir, ce qui pousse à en consommer d’autres sans fin. Le principe du « variable reward » (récompense variable) crée une forme d’addiction : on ne sait jamais ce que le prochain contenu va offrir, et c’est précisément cette incertitude qui nous maintient scotchés à l’écran. Dans mon expérience en médiation, j’ai remarqué que les jeunes qui diversifient leurs sources développent une capacité d’analyse plus fine. Ils ne se contentent pas de consommer passivement : ils comparent, questionnent, débattent. La clé réside dans l’éducation à l’information, dès le collège, pour qu’ils deviennent acteurs de leur propre compréhension du monde. Les formats courts ne remplacent pas les contenus longs : ils les complètent, les annoncent, les prolongent. 57% des consommateurs en 2025 affirment avoir découvert un article ou une vidéo approfondie grâce à une brève vidéo sur les réseaux. Cette stratégie hybride, que j’ai pu tester dans des projets éditoriaux, fonctionne : le snack content attire, le contenu long fidélise.

