Depuis plus de quinze ans que j’accompagne les publics dans leurs pratiques numériques, j’ai vu s’installer progressivement ce réflexe : chercher d’abord ce qui est gratuit. Que ce soit en bibliothèque, lors d’ateliers ou dans les échanges informels, la question revient sans cesse. Pourtant, derrière cette culture du gratuit se cachent des mécanismes bien plus complexes qu’il n’y paraît. Données personnelles, modèles économiques opaques, impact sur la création : les usages numériques actuels se construisent autour d’une promesse de gratuité qui façonne nos comportements, nos attentes et parfois nos renoncements.
Sommaire
Freemium et contenus gratuits : une attractivité qui redéfinit nos attentes
Le freemium, c’est ce modèle qui offre un service de base sans payer, avec des fonctionnalités supplémentaires payantes. Il a profondément modifié notre rapport aux outils numériques. Lorsque j’ai commencé à installer LibreOffice dans nos salles informatiques, je me souviens que certains usagers cherchaient d’abord une version gratuite de Microsoft Office, sans savoir qu’une alternative libre existait. La gratuité était devenue un critère prioritaire, parfois au détriment de la qualité ou de l’éthique. Ce phénomène s’est amplifié avec les réseaux sociaux et les plateformes de contenus. Aujourd’hui, les jeunes s’informent massivement via Instagram, TikTok ou YouTube, où l’accès est immédiat et sans frais apparents. Selon le Baromètre sur la jeunesse 2024, 53 % des 15-30 ans utilisent principalement les réseaux sociaux pour suivre l’actualité. Ils ne cherchent plus à payer pour un abonnement presse : l’information doit être accessible instantanément, gratuitement. Cette logique du gratuit influence aussi les pratiques pédagogiques. Dans les établissements, les enseignants mobilisent de plus en plus des ressources en ligne libres d’accès, notamment via des plateformes collaboratives comme Pearltrees Éducation. Mais cette prolifération pose question : comment distinguer les contenus fiables des contenus superficiels ou biaisés ? Le gratuit tend à niveler par le bas lorsque la qualité n’est plus un critère de sélection.
Contreparties invisibles : ce que coûte vraiment le gratuit
Rien n’est jamais réellement gratuit dans le numérique. Ce que nous ne payons pas en argent, nous le payons en données personnelles, en attention captée, en publicités ciblées. Le modèle économique des plateformes repose sur la monétisation de nos comportements. Chaque clic, chaque recherche, chaque interaction devient une donnée collectée, analysée, revendue. Cette réalité est souvent invisible, notamment pour les publics les plus jeunes ou les moins informés. Lors d’ateliers, j’ai constaté que peu de personnes comprennent réellement ce qui se passe lorsqu’elles acceptent les conditions d’utilisation d’une application gratuite. Une étude de l’ANCT et du CREDOC en 2025 montre que 47 % de la population exprime des freins liés aux risques numériques : cybercriminalité, vols de données, harcèlement en ligne. Pourtant, ces mêmes personnes continuent d’utiliser des services gratuits sans en mesurer les implications. Les algorithmes de recommandation, eux aussi, fonctionnent dans cette logique. Ils orientent nos choix, nos lectures, nos informations sans que nous en ayons conscience. Une étude menée pour le CLEMI révèle que les adolescents acceptent unanimement les recommandations algorithmiques, qu’ils perçoivent comme un appui pour s’informer. Mais cette confiance aveugle pose problème : elle nous enferme dans des bulles de filtres, limite notre esprit critique et nous prive d’autonomie réelle. Pour ceux qui souhaitent reprendre le contrôle, des solutions existent. Par exemple, un moteur de recherche écolo et éthique peut offrir une alternative respectueuse de la vie privée. De même, il devient essentiel de se protéger contre les arnaques en ligne qui exploitent justement notre crédulité face au gratuit.
Impact sur la création : quand le gratuit dévalue le travail
La culture du gratuit a également des conséquences directes sur les créateurs de contenus. Journalistes, photographes, développeurs, écrivains : tous voient leur travail dévalué par l’habitude de tout obtenir sans payer. Cette dévalorisation touche particulièrement les médias d’information. Laurence Corroy explique que les jeunes consultent différents titres indifféremment, sans considération pour le positionnement éditorial ni pour le financement du journalisme de qualité. Dans le domaine du logiciel, le libre résout partiellement ce problème en proposant des modèles économiques basés sur le service, la formation ou le support technique plutôt que sur la licence. Mais pour les contenus culturels, la situation est plus complexe. Les plateformes de streaming, gratuites ou presque, ont habitué les publics à consommer sans contribuer financièrement. Résultat : les revenus des créateurs s’effondrent, et seuls les plus médiatisés survivent. Cette logique affecte aussi l’intelligence artificielle générative. Les élèves et étudiants recourent massivement à des outils comme ChatGPT pour déléguer leurs travaux, ce qui provoque une crise de sens chez les enseignants, comme le souligne le collectif Éducation numérique raisonnée. Accepter que le cerveau en formation s’appuie sur des résultats générés par l’IA menace la créativité en confortant l’idée que tout contenu peut être produit gratuitement, sans effort ni réflexion. Pour protéger ses données et sa vie privée face à ces dérives, il peut être utile d’utiliser un VPN pour garantir la confidentialité lors de ses activités en ligne.
Alternatives durables : reprendre le contrôle de nos usages
Face à cette culture du gratuit qui façonne nos comportements, des alternatives existent. Le logiciel libre, les communs numériques, les services respectueux des utilisateurs proposent des modèles différents, basés sur la transparence, la contribution collective et le respect des droits. Ces alternatives ne sont pas toujours immédiatement gratuites, mais elles garantissent une autonomie réelle et une éthique partagée. Les communs numériques, par exemple, sont définis comme des ressources produites et entretenues collectivement par une communauté d’acteurs. Ils sont mobilisés par les acteurs publics car l’organisation en commun permet une meilleure mutualisation de moyens et facilite la prise en compte d’enjeux systémiques. La France est avancée grâce à l’obligation de publier en Open Data les documents produits dans le cadre de missions de service public. Sur le plan éducatif, il devient urgent de former les jeunes à un usage raisonné du numérique. L’éducation aux médias et à l’information (EMI) joue un rôle clé. Selon une enquête menée en Normandie, 90 % des élèves de filières professionnelles ayant suivi des cours d’EMI pensent qu’ils les ont aidés à mieux s’informer. L’accompagnement est essentiel : les jeunes ne sont pas spontanément critiques face aux algorithmes ou aux contenus gratuits. Enfin, nous devons collectivement questionner nos propres pratiques. Pourquoi acceptons-nous si facilement de tout obtenir gratuitement ? Quelles valeurs défendons-nous en privilégiant systématiquement le gratuit au détriment du payant, du libre ou du contributif ? Ces questions, je les pose régulièrement dans mes ateliers, et elles suscitent toujours des débats riches. Car au fond, la culture du gratuit nous interroge sur notre rapport au travail, à la création et à l’éthique numérique.

